De la fin de l’empire ottoman à la République du Liban (1917-1943) Les Traités de Sèvres (1920) et de Lausanne (1923) ont mis fin à l’empire Ottoman et les ont remplacé par des Etats nouveaux. La République turque est créée. Les pays du Moyen-Orient, totalement artificiels, sont placés sous mandat de la SDN en attendant qu’ils soient capables de se gérer eux-mêmes (1). ___________________________ ___________________________ Dans l’esprit des accords Sykes-Picot (diplomates anglais et français) de 1916, l’un des enjeux du démantèlement de l’empire ottoman était d’assurer la protection des minorités nationales et religieuses menacées par l’hégémonie Arabe et musulmane (le massacre des Arméniens par la Turquie en 1915 avait préfiguré cette menace). En effet, le Califat ottoman avait repris à son compte le principe de la dhimmitude qui, depuis Omar (638), régissait le statut des Chrétiens et des Juifs en terres musulmanes. Les nouveaux Etats de la région devenant nationaux et laïcs, ce statut arbitraire mais parfois protecteur tombait et les minorités risquaient d’être livrées aux persécutions. ___________________________ ___________________________ ___________________________ ___________________________ ___________________________ ___________________________ ___________________________ ___________________________ ___________________________ ___________________________
Comme tous les Etats de la région, le Liban est né de l’effondrement de l’empire ottoman (1917-1922). Pas davantage que les autres Etats, le Liban n’avait, avant 1917, d’existence nationale, ni sur le plan institutionnel ni sur le plan culturel. C’était une zone administrative de l’empire, aux limites variables et rattachée à Damas.
(1) Ces Etats sont le fruit des rapports de force créés sur le terrain entre d’une part les pays victorieux de la guerre mondiale (France et Angleterre) et d’autre part les différents mouvements nationalistes arabes. Ces derniers n’ayant aucune légitimité politique (ni au regard de la culture islamique qui ne connaît pas les nations, ni au regard de la réalité historique puisque les Arabes du Moyen-Orient ne s’étaient pas soulevés contre les Ottomans), ce sont les puissances mandataires qui ont découpé les frontières au gré de leurs intérêts géostratégiques.
La SDN a confié à la Grande-Bretagne le mandat sur l’Irak, la Jordanie et la Palestine ; à la France celui sur la Syrie et le Liban.
C’est dans le cadre de cette problématique que furent institués d’abord le Grand Liban puis la République libanaise et le projet de Foyer National Juif (Déclaration Balfour de 1917) – le premier pour assurer la protection des Chrétiens du Levant (maronites, syriaques, orthodoxes), le second pour assurer celle des Juifs.
Dans l’un et l’autre cas ce sont des modèles totalement différents qui ont été mis en œuvre, adossés à des philosophies politiques divergentes.
Dans le cas du projet de Foyer National Juif, c’est la conception anglo-saxonne qui s’appliquait, basée sur la reconnaissance de la légitimité des appartenances communautaires. Les " droits nationaux " étaient reconnus aux Juifs d’une part, aux Arabes musulmans d’autre part (2).
(2) A ce stade (entre 1916 et 1922), la forme définitive de l’Etat de Palestine n’était pas arrêtée. Les formulations de la Déclaration Balfour (1917) et du Mandat de la SDN (1922) laissaient ouverte la possibilité d’un Etat binational. Les violentes réactions anti-sionistes des Arabes entre 1920 et 1938 ont définitivement enterré cette hypothèse (les accords Peel de 1938, qui prennent acte de plusieurs années de pogromes anti-Juifs et de violences intercommunautaires, prévoient explicitement l’instauration de deux Etats séparés).
Dans le cas du Liban, c’est le modèle français républicain qui s’est appliqué. Plutôt que de séparer les communautés en leurs reconnaissant à chacune des droits nationaux, la France a voulu créer un Etat réunissant toutes les composantes religieuses dans un cadre commun égalitaire.
Compte tenu des réalités régionales, ce modèle n’était pas à proprement parler " laïc ": l’Etat libanais était constitué de plusieurs communautés particulières (les deux principales étant les Chrétiens maronites et les Musulmans sunnites). Le système politique visait à empêcher que l’une ou l’autre de ces communautés ne s’empare de l’Etat pour imposer son hégémonie. Un subtil équilibre des pouvoirs était mis en place pour permettre à chacun de s’identifier comme " Libanais " avant d’être membre de telle ou telle communauté.
C’est donc une République multicommunautaire que la France a porté sur les fonds baptismaux au Liban, non sans se prévaloir de la supériorité de ce modèle sur l’anglo-saxon, et dans l’espoir qu’il servirait de référence positive dans la région. En quelque sorte, le Liban aurait dû devenir " la France du Moyen-Orient ", chargé d’y faire rayonner les valeurs républicaines contre " les archaïsmes ethniques et religieux ".
Ce système a fonctionné vaille que vaille jusqu’à la Seconde guerre mondiale, sous haute surveillance de la puissance française mandataire qui faisait régner l’ordre dès que la réalité tendait à faire exploser les cadres politiques idéaux.
Après avoir servi de champ de bataille entre les Français fidèles à Vichy et ceux ralliés à De Gaulle, le Liban a proclamé son indépendance le 22 novembre 1943.
L’Etat désormais souverain a repris à son compte les principes ayant présidé à sa naissance, en promulguant un Pacte National définissant l’équilibre des pouvoirs entre les différentes communautés religieuses, et singulièrement entre les Chrétiens et les Musulmans.
La fracture nationale et l’Etat faible (1943-1990)
Il n’aura pas fallu plus d’une quinzaine d’années (1943-1958) pour que ce modèle vole en éclats.
Dès les années 50, la montée des mouvements anti-occidentaux et anti-israéliens au Moyen-orient déstabilise la région et modifie les équilibres politiques (3).
(3) Pour mémoire :
1948-1949 : guerre de cinq pays arabes (dont le Liban) contre la création de l’Etat d’Israël décidée par l’ONU.
Révolution nassérienne (1952), guerre franco-britannique pour le Canal de Suez (1956).
Alliance entre les pays nationalistes arabes et l’URSS.
1958 : coup d’Etat du Général Kassem en Irak, fédération égypto-syrienne (sous le nom de République Arabe Unifiée, jusqu’en 1961), et éphémère fédération irako-jordanienne.
1959 : création du Fatah palestinien par Yasser Arafat.
Dans ce contexte, les Libanais musulmans et les forces politiques les représentant, inspirées par la Syrie (4), ont commencé à exiger que le Liban se range résolument aux côtés des pays combattant l’Occident et Israël.
(4) L’idée nationale libanaise n’a jamais été véritablement acceptée par les Musulmans, qui considèrent que ce pays fait historiquement partie de la Grande Syrie (Syrie, Liban, Palestine). Le Parti Social Nationaliste Syrien d’Anton Saada (créé en 1933), qui a toujours revendiqué son inspiration nazie et qui a combattu pour l’indépendance de la Syrie contre le mandat français, dispose d’une " branche libanaise ". Amin al Husseini, fondateur et dirigeant historique du mouvement palestinien anti-sioniste, également un nazi déclaré, militait entre 1920 et 1940 pour le rattachement de la Palestine à la Syrie.
Cette revendication, qui critique violemment l’occidentalisme des Chrétiens libanais et prône " l’arabité islamique " du pays, s’appuie sur une population qui est majoritairement musulmane. Les fractures communautaires se doublent de conflits sociaux, les masses musulmanes étant économiquement défavorisées par rapport à la communauté chrétienne.
En 1958, des manifestations violentes opposent les Chrétiens aux partisans d’une intégration du Liban dans la République Arabe Unie (Egypte/Syrie). Le président Camille Chamoun demande une intervention militaire américaine. Les GI’s débarquent à Beyrouth.
En 1961, le Parti Social Nationaliste Syrien fait une tentative de coup d’Etat à Beyrouth, qui échoue.
Après la Guerre des Six Jours (juin 1967) entre Israël et les pays arabes, la guérilla palestinienne commence à mener des opérations contre Israël à partir des territoires libanais et jordanien.
En septembre 1970, le roi Hussein expulse par la force les troupes de l’OLP installées en Jordanie et qui y avaient créé un Etat dans l’Etat (6).
(6) La Jordanie est, comme les autres pays de la région, un Etat totalement artificiel. Il est le produit d’une compensation donnée par les Anglais à la famille Hussein, qui s’était battue contre les Ottomans pendant la guerre de 14-18 mais sans parvenir à réaliser son projet d’unifier les Arabes dans un nouveau Califat. Le Royaume jordanien s’appuie sur les tribus bédouines originaires du désert d’Arabie. Mais la majorité de la population est d’origine palestinienne.
L’OLP se replie au Liban, où elle reproduit le schéma jordanien : en quelques années (1971-1973) le Sud du Liban est devenu " Fatahland ", un Etat dans l’Etat où les organisations palestiniennes ont remplacé l’Etat libanais et d’où elles mènent des actions militaires contre Israël.
Cette présence massive et combattante déstabilise totalement le système politique libanais. L’équilibre entre les communautés devient une fiction qui menace d’exploser.
En 1974, les Chrétiens se sachant menacés par cette nouvelle situation s’organisent en milices pour pallier à la totale impuissance de l’Etat. C’est le début des affrontements entre ces milices d’une part, et d’autre part les milices musulmanes et les organisations palestiniennes.
La guerre civile fait rage pendant 8 ans. En 1982, l’intervention militaire israélienne est destinée à démanteler Fatahland et à protéger le Nord d’Israël des attaques permanentes. Tsahal occupe Beyrouth. Les organisations combattantes palestiniennes sont évacuées vers le Nord Liban et vers la Tunisie. Elles sont de fait réduites à l’inaction.
Après le retrait israélien (ce pays n’ayant aucune revendication territoriale ni politique à l’égard du Liban), la guerre civile se prolonge jusqu’aux accords de Taëf en 1989. En 1990 les Syriens s’installent dans le pays pour y faire régner l’ordre et mettre en œuvre une politique d’annexion rampante.
L’effacement de l’Etat libanais face aux enjeux régionaux (depuis 1990)
Au début des années 90, la configuration politique régionale se modifie, sous le double effet de la fin de l’URSS et de la Guerre du Golfe contre l’Irak :
Les Etats anti-occidentaux (Egypte, Syrie, Irak) sont affaiblis (économiquement et militairement) par la perte du soutien soviétique.
L’idéologie nationaliste arabe mâtinée de socialisme a fait la preuve de son échec stratégique. Désormais, c’est l’islamisme qui prend progressivement le relais du radicalisme identitaire, soutenu par l’Iran chiite et l’Arabie Saoudite wahhabite.
La création de l’Autorité Palestinienne en 1994 (à la suite de la Conférence de Madrid en 1991 et des Accords d’Oslo en 1993) modifie le rapport des forces dans le camp anti-israélien. L’OLP occupe désormais la place d’un pouvoir sans perspectives stratégiques et qui gère un compromis instable avec " l’entité sioniste ". Le radicalisme est relayé par de nouvelles organisations islamistes, qui s’installent dans les zones où les pouvoirs étatiques sont faibles : le Hamas en Palestine, le Hezbollah au Liban.
En 2000, Israël quitte le Sud Liban qu’il occupait depuis 1982.
Les événements régionaux se précipitent (7).
échec des négociations Arafat/Barak/Clinton et début de la Seconde Intifada en Cisjordanie et Gaza (septembre 2000)
élection de GW Bush aux USA (novembre 2000) et de Ariel Sharon en Israël (janvier 2001)
attentats de New York et Washington (11 septembre 2001) et guerre d’Afghanistan
guerre d’Irak (2003)
disparition de Yasser Arafat et réélection de GW Bush (novembre 2004)
la Syrie est contrainte par la communauté internationale d’évacuer le Liban ; Israël évacue la bande de Gaza (2005)
radicalisation du pouvoir iranien, qui développe un programme nucléaire et fixe comme objectif aux Musulmans la destruction de l’Etat d’Israël ; victoire du Hamas aux élections palestiniennes (2006).
Pendant cette période (2000-2006), le Hezbollah reproduit au Liban le schéma du " Fatahland " des années 70. Protégée par l’occupation syrienne, armée et financée par l’Iran, l’organisation islamiste chiite installe au Sud du pays un Etat dans l’Etat, qui va de la frontière israélienne aux quartiers Sud de Beyrouth.
L’Etat libanais et son armée sont totalement absents de cette région. Des représentants du Hezbollah siègent au gouvernement et dans les institutions de l’Etat. Des tirs de missiles permanents et des actions de guérilla sont effectués contre le Nord d’Israël, indépendamment de tout contrôle du gouvernement légal.
A la fin du printemps et au début de l’été 2006, tous les ingrédients sont réunis pour rendre la situation régionale explosive :
La stabilité peine à s’installer en Irak, où les saddamistes et les djihadistes d’un côté, les Iraniens de l’autre, attisent les feux de la guerre civile.
Le conflit israélo-palestinien est dans une impasse après la victoire du Hamas, et avec la poursuite des attaques contre le Sud d’Israël malgré l’évacuation de Gaza.
Au Liban, le Hezbollah se sent menacé par le départ des Syriens. L’organisation islamiste est encouragée par la Syrie et l’Iran à faire monter la pression contre Israël.
Juillet 2006 : intervention militaire israélienne à Gaza contre le Hamas et au Liban contre le Hezbollah.
Quel avenir ?
La notion de " modèle " (communautariste comme républicain) semble en échec au Liban. L’histoire est le produit des rapports de force locaux et conjoncturels, portés par les rapports de force du moyen et long terme. Rien de visible ne s’impose aujourd’hui, si ce n’est la logique de l’affrontement.
Depuis 1990, une des questions posées au Liban est celle de la validité de ce modèle d’Etat républicain à la mode " franco-européenne ", dans un contexte où l’être social ne semblerait pas d’abord " citoyen " mais identitaire. Noter que l’Etat libanais n’a jamais été réellement laïque. L’équilibre a été maintenu sous étroite surveillance, jusqu’à l’effondrement.
Il est donc vrai qu’à vouloir à toute force faire entrer le pied dans une chaussure mal adaptée, on parvient surtout provoquer des cors douloureux… Mais qu’y avait-il d’autre à faire ? Et vers quoi va-t-on maintenant, si ce n’est l’équilibre imposé par le plus fort ? Et qui sera la plus fort ?
